
Me voici encore avec une charrette matinale de mots. Provende nocturne fraîche et humide de rosée. Je ne sais encore ou les phrases me mènent et ce que ces propositions vont vouloir dire . Le texte possède sa liberté, son autonomie, sa logique propre. Il m'utilise pour prendre forme et vie, force et vigueur. Il préexiste à ma pensé dans le monde des idées et se pose là au bout de mes doigts. Ainsi les idées prennent forme dans notre monde mais elles viennent d'ailleurs, nous n'en sommes que les vecteurs, les médiateurs plus ou moins conscients. Et si raison il y avait? Et si la raison d'être de l'homme était de donner corps aux idées? Ce matin je pense à Marie qui sut dire "amen" qui put se laisser féconder, confiante, par un Verbe venu d'en haut... Se laisser posséder, se laisser aimer par le Divin.
Je me lève et, encore halluciné des brumes de la nuit, je viens féconder le clavier de mes doigts que le sommeil rend encore hésitants. Je féconde l'écran aussi, exhibant les patries intimes caressées par Morphée, entr'aperçues à la faveur d'un reflet sélénien. Je vous invite à cet agape du rêve, à ce partage visionnaire. De ces contrées visitées je vous ai rapporté des effluves de paradis, des icônes de sagesse, des plumes d'anges et quelques sucreries acidulées que fabriquent les nuages empourprés du couchant. Ce n'est pas un échange c'est un cadeau que j'ai le bonheur de vous faire chaque matin. Et ce bonheur me suffit, il est mon seul moteur. Je suis un peu comme ce plongeur qui remonte des coquillages rares pour les donner aux enfants qui écarquillent les yeux sur la plage. Le bonheur partagé me suffit. merci de votre fraternelle présence, de votre indulgente lecture...
Le plus beau de ces coquillages est éternellement vivant. Ses reflets nacrés se sont emparés de mon âme, et plus je le donne plus il est présent en moi. Il a nom savant : Poésie.
La poésie me poursuit et m'enserre, elle se fait grain de sable dans la mécanique trop huilé des phrases, pavé dans la mare de café qui permet de voir plus loin que l'immédiat présent du mot; Elle est fleur qui affleure dans les photos d'or trop graves. Elle surgit et rugit autonome et libre au delà de mon discours, dit et cours devant mon propos plus loin que ma pensée. Elle se retourne et me nargue comme un miroir que je croyais ne pas voir, que je ne savais pas pouvoir. Elle me précède éclairant des pas que mon esprit tarde à faire. La poésie est symbole et dit plus que le texte. Elle parle au nom d'un ailleurs de l'être présent qui devient son instrument, son valet. Son porte flingue quand elle est révolté ou porte plume des anges quand elle chante la divine présence. La poésie me guette tapie dans l'ombre comme un serpent qui siffle sur nos têtes ou pleure les sanglots longs des violons de l'automne... la poésie est à la prose ce que l'avion est au camion, ce que le voilier est au tanker ce que l'aigle est à la tortue. Elle scie les barreaux de la prison rhétorique, libère le diamant de sa gangue... la poésie est initiatrice, elle est la Force née de la Sagesse et de la Beauté!
Il est possible, qu'un jour, la terre prenne des vacances et s'arrête de tourner. Il est possible que le soleil, vieillissant se refroidisse et que la lune dans un accès de folie s'en aille faire la cour à une étoile du fin fond de l'univers. Plein de choses sont de la sorte possibles qui nous paraissent improbables. Pourtant il faut de temps à autre y croire, si non, plus de Petit Prince, plus de Belle au Bois Dormant, plus de rêve... Or le rêve, l'imaginaire est à notre pauvre tête ce que l'eau est à la plante... rêvons donc, imaginons des mondes meilleurs, cet arrosage est la garantie qu'il y aura des fleurs demain... Seuls le rêve et la poésie peuvent nous permettre d’appréhender le réel dans ses aspects les plus mystérieux. Ils confèrent à notre vision un relief qui manque aux états de perception ordinaires de la veille active. Ou plutôt ces états ne sont qu’une forme banalisée du rêve. Car enfin de compte percevons-nous autre chose que nos illusions ?
Bulle de savon irisée, un peu d'eau, un peu d'air.... sommes nous autre chose? Pourtant nous avons un singulier talent de comédien et nous jouons nos rôles sur la scène de la vie avec une réelle conviction. Nous prétendons nous mouvoir et ce n'est que le vent qui nous pousse çà et là. Nous prétendons avoir un but, mais ne connaissons ni le début ni la fin de l'acte... Nous prétendons à l'éternité mais nous ne durons que ce que durent les bulles, alors à quoi bon? Nous ne percevons des uns et des autres à peine plus que ce petit bout d’arc-en-ciel.
Et qu’en est-il de la réalité de l’arc-en-ciel ?
Alors ? Alors faire sa vie comme l'on fait l'amour... Uniquement investi dans la sensation de l'instant présent, attentif au bonheur partagé, sans se préoccuper du but, de la fin. Faire de sa vie un acte d'amour avec chaque parcelle du Vivant, partager le bonheur d'être ensemble, le bonheur que l'Être nous partage... Et un beau soir s'éjaculer dans les étoiles pour l'ultime bonheur, la rencontre avec Lui, Celui qui est ce qui est, tout ce qui est.
Sur le balcon, s'ouvrent les fleurs, sourire de la vie, bonheur simple sans utilité, don gratuit que nous offre la Nature. "La rose est sans pourquoi" disait Angélus Silésius... La vie est sans pourquoi, elle ne trouve sa raison d'être en rien d'autre qu'elle-même. Elle est don gratuit, bonheur simple, sans utilité et de ce fait tellement précieuse. J'arroserais chaque jour les fleurs de la vie pour qu'elles s'épanouissent, sans but, sans pourquoi, juste pour le bonheur...